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dimanche, 20 mars 2016 09:33

Des Italiens en terre ibérique - Introduction : Aux origines de la guerre civile espagnole

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Le soulèvement au Maroc à la une du quotidien La Voz du 18 juillet 1936. Le soulèvement au Maroc à la une du quotidien La Voz du 18 juillet 1936. Biblioteca Nacional de España

Même si la genèse complète du conflit espagnol sort largement du cadre de cette étude focalisée sur la participation italienne dans la guerre civile, il convient en préambule de retracer la chronologie des événements qui ont conduit à enflammer la péninsule ibérique.

Un pays en déclin

En 1898, l'Espagne sort vaincue de la courte guerre contre les États-Unis, dernier conflit d'un siècle qui avait marqué la fin de l'empire colonial espagnol. À la suite du traité de Paris, le pays perd Cuba, Guam, Porto Rico et les Philippines. Ne reste alors de son empire que quelques possessions africaines, complétées en 1912 par le protectorat marocain. Brutalement, les élites espagnoles réalisent que leur pays est devenu un acteur secondaire sur la scène internationale, tandis que la défaite rapide face aux États-Unis est vécue comme une profonde humiliation par toute la société.

Sur la plan intérieur, le pays se débat dans de nombreuses difficultés socio-économique, au premier rang desquelles se trouve le problème agraire. En 1928, près de 75% des terres appartient à 5% des propriétaires, et entre 80 et 90% des 4 500 000 paysans espagnols gagnent moins d'une peseta par jour, à peine le quart du salaire moyen. Les disparités régionales en terme de développement industriel, confiné principalement en Catalogne et au Pays Basque, ouvrent la voie à des revendications nationalistes dans ces régions.

Sur le plan politique, l'Espagne a renoué depuis le coup d'état de 1874 avec la monarchie constitutionnelle sous la forme de la restauration des Bourbons qui fait suite à la courte expérience de la première république proclamée en février 1873. Ce régime repose sur un bipartisme dans lequel l'alternance politique fictive est convenue entre les deux partis dynastiques (libéral-conservateur et libéral fusionniste) et assurée par le recours à la fraude électorale. L'établissement du suffrage universel pour les hommes de plus de 25 ans en 1890 ne change pas foncièrement les rouages du système. La profonde centralisation qui accompagne la restauration ne fait que renforcer les nationalismes catalan et basque. Les premiers mouvements ouvriers donnent naissance au PSOE fondé en 1879 et au syndicat UGT en 1888.

Avec l'arrivée sur le trône d'Alphonse XIII en 1902, l'Espagne amorce une timide modernisation sous le contrôle de l'armée. Durant la première guerre mondial, le pays reste neutre, ce qui contribue à le marginaliser sur le plan européen. En 1917, une grève révolutionnaire éclate, entraînant la déclaration de l'état d'urgence. La grave épidémie de grippe de 1918 ne fait qu'aggraver la situation, tandis que la révolution russe influence les syndicats qui maintiennent des foyers de révolte dans tout le pays jusqu'en 1921. Les gouvernements successifs, impuissants à rétablir la situation du fait des divisions politiques dans tous les camps, se succèdent rapidement jusqu'au coup d'état de Miguel Primo de Rivera la 13 septembre 1923.

Reconnue par la roi, la dictature de Primo de Rivera est censée remettre en ordre un pays rongé par la corruption. Pour cela, la constitution est suspendue, les conseils municipaux dissous et les partis politiques interdits. Si la CNT et le PCE sont réprimés, le PSOE et l'UGT sont tolérés par le régime. La politique de grands travaux dans les domaines des infrastructures, de l'irrigation et de l'énergie hydraulique permet initialement au régime de jouir d'une grande popularité. Mais les soutiens à la dictature sont de courte durée : la bourgeoisie catalane est rapidement déçue par la politique centralisatrice du pouvoir et la dégradation des conditions de travail éloigne le PSOE et l'UGT des projets de Rivera. La crise de 1929 a des effets dévastateurs sur l'économie du pays et Alphonse XIII pousse le dictateur à la démission et à l'exil en janvier 1930.

Le roi Alphonse XIII en uniforme de hussard.
(crédits photo : collection J.M. Campesino)
Miguel Primero de Rivera, dictateur de 1923 à 1930. Alphonse XIII en compagnie de Miguel Primo de Rivera.
(crédits photo : Archivo Las Provincias)

La deuxième république

Complice de la dictature, la monarchie est sérieusement remise en question par le pacte de San Sebastián signé par la majorité des courants républicains espagnols. L'idée de l'abolition de la monarchie fait également son chemin dans l'armée, où quelques tentatives de rébellion sont réprimées dans le sang. Pour sonder l'opinion publique, le roi et son chef du gouvernement, l'amiral Juan Bautista Aznar-Cabañas, décident d'organiser des élections municipales pour le 12 avril 1931. Le 13 avril au matin, les résultats partiels des grandes villes donnent une large majorité aux républicains. Sur 50 capitales provinciales, 40 voient la victoire des listes républicaines. À l'annonce de ces premiers résultats, des foules enthousiastes se forment dans les principales villes du pays, tandis que le roi réunit ses ministres pour leur annoncer qu'il est prêt à assumer les conséquences de cet échec. Pourtant, au bout du compte, les élus monarchistes représentent 50,17% du total grâce à leurs bons scores en milieu rural, contre 48,03% pour les républicains. Mais Alphonse XIII a pris sa décision : estimant que son maintien au pouvoir pourrait entraîner de graves troubles, il décide de s'exiler le 14 avril, mais sans abdiquer. Gagnant dans un premier temps la France, le roi s'installe définitivement à Rome en 1934.

Le jour même des résultats, la deuxième république est proclamé, bien que la constitution ne prévoyait pas que des élections municipales puissent changer le régime en place. Les élections des Cortes constituantes le 28 juin 1931 donnent une majorité importante aux partis de la gauche républicaine, avec 38,4% des voix et 173 sièges sur 470. Les socialistes menés par le leader modéré Juliàn Besteiro remportent 24,5% des voix et 116 sièges. Les 27,8% de voix recueillies par le centre sont éparpillées entre de multiples partis, tandis que les 9,7% de voix des partis de droite sanctionnent leur incontestable défaite. C'est donc un gouvernement de centre-gauche qui gouverne la toute jeune république, avec à sa tête Manuel Azaña, issu de la gauche républicaine, nommé par le président de la république Niceto Alcalá Zamora.

Symboles et extraits de la constitution de la deuxième république espagnole. Niceto Alcalá Zamora (à gauche), président de la république, et Manuel Azaña, président du conseil. Le président Alcalá Zamora visitant une base aérienne.

En juin 1932, cédant aux pressions du PSOE et de l'UGT, le président du conseil Azaña annule 61 meetings de l'Accion Popular, parti républicain de droite de José María Gil-Robles, et interdit pendant deux mois la publication du quotidien de droite El Debate. En août 1932, le général José Sanjurjo Sacanell, qui s'était rallié à la république, tente de la renverser pour restaurer la monarchie. Informé du complot, Azaña laisse faire afin d'avoir un prétexte pour républicaniser l'armée.

Le général José Sanjurjo, instigateur du coups d'état avorté d'août 1932.
(crédits photo : collection J.M. Campesino)
Sanjurjo jugé avec d'autres officiers ayant participé à la tentative de coups d'état.

Le 19 novembre 1933, les élections générales aux Cortes sont remportées par la droite, qui profite de la désunion de la gauche et des consignes d'abstention des anarchistes. C'est le premier scrutin auquel votent les femmes espagnoles. La CEDA, qui réunit les partis de droite républicaine sous l'impulsion de José María Gil-Robles, arrive en tête avec 24,3% des voix et 115 sièges sur 472. L'ensemble des partis de droite totalise 242 sièges, les centristes 131 et ceux de gauche 99. Le président de la république Niceto Alcalá Zamora aurait donc dû faire appel au chef du parti arrivé en tête pour former le nouveau gouvernement. Mais sous la pression du PSOE et de l'UGT, Zamora se tourne vers Alejandro Lerroux, chef du parti républicain radical, pour constituer un cabinet gouvernemental. Mais ce dernier ne peut rien faire sans la CEDA de Gil Robles, qui accepte pendant quelques mois de lui prêter son soutien alors que son parti ne dispose d'aucun poste ministériel.

Alejandro Lerroux lors des élections de novembre 1933. Alcalá Zamora et Alejandro Lerroux au centennaire de la cour suprême le 24 mars 1934. José María Gil-Robles, chef de file de la CEDA aux élections de 1933.

Cette soumission vaut à Gil-Robles des critiques des monarchistes mais également dans son propre parti, qui le poussent à exiger trois portefeuilles ministériels en octobre 1934, tout en renonçant à toute fonction gouvernementale pour lui-même. L'entrée de trois ministres de la CEDA au gouvernement entraîne un soulèvement armé déclenché et planifié par la gauche anarchiste et marxiste, baptisé « Révolution d'octobre », qui touche particulièrement les Asturies. Le mouvement est violemment réprimé par le général Francisco Franco Bahamonde et la politique du gouvernement se fait des plus réactionnaires. En mai 1935, cinq membres de la CEDA font leur entrée au gouvernement, dont Gil-Robles qui devient ministre de la guerre. Dans les deux camps, les extrémismes montent.

Manuel Azaña et le général Francisco Franco qui dirige la répression contre la "Révolution d'octobre 1934". Franco et Gil-Robles, ministre de la guerre de mai à décembre 1935.
Alejandro Lerroux et Gil-Robles. Le gouvernement Lerroux après l'entrée des ministres de la CEDA, dont Gil-Roblès au portefeuille de la guerre.
(crédits photo : Archivos Estatales)

En février 1934, la Phalange espagnole, organisation nationaliste et syndicaliste fondée le 29 octobre 1933 par José Antonio Primo de Rivera, fils de l'ancien dictateur, fusionne avec les JONS de Ramiro Ledesma Ramos pour former la FE de las JONS. Si le parti s'oppose dans un premier temps à toutes représailles contre ses adversaires, son attitude va changer après la « Révolution d'octobre ».

José Antonio Primo de Rivera, fondateur de la Phalange espagnole. Entrevue entre José Antonio Primo de Rivera et Ramiro Ledesma Ramos en 1930. Rassemblement de la Phalange à Cadix en 1934.

Pour relancer la gauche suite à la défaite de novembre 1933, Azaña cherche à former un front populaire. Mais au-delà de son parti Izquierda Republicana et de la Unión Republicana, Azaña est contraint de se rapprocher du PSOE pour former une large coalition de gauche. Cependant, ce dernier s'est fortement radicalisé depuis que la tendance sociale-démocrate menée par Juliàn Besteiro a été écartée des instances dirigeantes en 1932. Après une incarcération de quelques mois faisant suite aux violences d'octobre 1934, Largo Caballero s'impose comme principal leader du PSOE. Surnommé le Lénine espagnol, il imprime sa tendance révolutionnaire au parti. En durcissant son discours, Azaña parvient à former le Frente Popular incluant le PSOE et le PCE le 20 octobre 1935.

Largo Caballero, leader du PSOE, au parlement.

Le front populaire arrive au pouvoir

En janvier 1936, le pays se révélant ingouvernable, le président Alcalá Zamora se résout à dissoudre les Cortes et à organiser de nouvelles élections. La campagne se tient dans une ambiance délétère. À droite, José-Antonio Primo de Rivera affirme devant ses partisans que « si le résultat du scrutin est contraire, dangereusement contraire, aux destins éternels de l'Espagne, la Phalange relèguera de toutes ses forces les procès-verbaux du scrutin au dernier rang du mépris ». À gauche, Largo Caballero prévient qu'en « cas de victoire des droites aux élections, nous devrons nécessairement en venir à la guerre civile ouverte. »

Les élections sont fixées au 16 février 1936. Pour que le CNT et la FAI ne réitèrent par leur consigne d'abstention comme en 1933, le Frente Popular a promis d'amnistier tous les prisonniers de la « Révolution d'octobre 1934 », parmi lesquels on compte de nombreux anarchistes. En face, la droite se présente divisée au scrutin, le front national voulu par Gil-Robles peinant à rassemblé au-delà de la CEDA.

Affiche du Frente Popular pour les élections de février 1936 promettant l'amnisite pour les prisonniers de la "Révolution d'octobre 1934". Affiche du PCE, membre du Frente Popular, pour les élections de février 1936. Rassemblement populaire à l'annonce de la victoire du Frente Popular aux élections du 16 février 1936.
(crédits photo : Archivos Estatales)

Si les résultats des élections ne sont pas précisément connus, les grandes tendances en sont indiscutables. C'est une victoire nette du Frente Popular, mais pas une victoire massive, son score n'atteignant pas la barre des 50%, à moins de 2% d'écart du total des voix de droite. La loi électorale garantissant une confortable majorité à la coalition arrivée en tête, la gauche obtient 263 sièges sur 473, contre 163 pour les partis de droite. Au sein du Frente Popular, le rapport de forces est plus favorable à la gauche républicaine qu'à la gauche marxiste. Le gouvernement constitué par Azaña ne comprend que des membres de la Izquierda Republicana et de la Unión Republicana : Azaña ne veut pas faire entrer de socialistes dans son cabinet, et Largo Caballero s'oppose à la participation du PSOE au nouveau gouvernement, de peur que Indalecio Prieto (second du PSOE) ne forme une alliance sociale-démocrate. La CEDA reconnaît la victoire du Frente Popular, et le chef de la Phalange passe des consignes pour que les membres de son partie n'adopte pas d'attitude hostile envers le nouveau gouvernement.

Tout juste installé, le gouvernement Azaña décrète l'amnistie pour les prisonniers de la « Révolution d'octobre 1934 » avant d'entreprendre une réforme agraire et de se lancer dans la réorganisation du commandement militaire, nommant les généraux proches de la république à des postes clefs et éloignant de Madrid ceux jugés moins loyaux. Dans une situation économique difficile, la victoire du Frente Popular incite les ouvriers et les paysans à poser des revendications largement supérieures aux capacités des secteurs industriel et agricole, multipliant les grèves et occupations. Mais le problème le plus grave auquel doit faire face le gouvernement est la montée de l'extrémisme dans l'aile gauche du Frente Popular, qu'il est incapable de gérer. Le PSOE considère que le pays est mûr pour la révolution. Largo Caballero, de plus en plus influencé par son conseiller Álvarez del Vayo, membre du Komintern, déclare : « La révolution que nous voulons ne peut se faire que par la violence ». Des milices se forment dans toutes les organisations de gauche, dont les très efficaces MAOC du PCE dirigées par l'italien Ettore Vanni, membre du Komintern.

À Barcelone, les prisonniers de la "Révolution d'octobre 1934" sont libérés dès le 16 février 1936.

Le 27 février, les permanences de la Phalange sont fermées et le lendemain, quatre ouvriers phalangistes membres de la CONS sont tués. Le 4 mars, deux étudiants phalangistes sont retrouvés morts. Le lendemain, la presse phalangiste est interdite tandis que le 11 mars, un étudiant carliste est assassiné en plein jour à Madrid. Le lendemain, quatre étudiants phalangistes ciblent le parlementaire du PSOE Luis Jiménez de Asúa. Si ce dernier sort indemne de la tentative d'assassinat, son officier d'escorte n'a pas cette chance. Le gouvernement réagit le 14 mars en emprisonnant José-Antonio Primo de Rivera et 2000 responsables phalangistes, ce qui n'empêche pas le parti d'organiser la riposte armée.

Le 3 avril 1936, Indalecio Prieto soumet aux Cortes une motion destitution du président de la république Alcalà Zamora, qui est approuvée par 238 voix contre 5. Le 10 mai, Manuel Azaña le remplace à la présidence de la république et nomme le galicien Santiago Casares Quiroga président du conseil. En mai, des élections complémentaires ont lieu dans des circonscriptions réputées de droite, à la suite de l'annulation des scrutins de février par la commission des actes des Cortes, dominée par le Frente Popular. Il faut noter que Prieto a refusé de présider la commission pour protester contre les irrégularités qu'il y a constatées. Suite à la terreur provoquée par la gauche, la province de Grenade, bastion de droite, vire à gauche : sur les 13 sièges à pourvoir, tous sont remportés par les candidats du Frente Popular, alors que la droite avait obtenu 7 sièges en février et le centre 3. Ces élections complémentaires permettent au PSOE de devenir le premier parti aux Cortes avec 99 sièges. Cependant, le parti refuse toujours d'entrer au gouvernement, préférant poursuivre sa surenchère révolutionnaire, tandis que le pays s'enfonce dans l'anarchie. La droite républicaine commence à se désagréger : les JAP passent en massent dans la Phalange, pourtant interdite.

Indalecio Prieto, numéro deux du PSOE.
(crédits photo : Archivos Estatales)
Le président du conseil Azaña avec à sa droite Martínez Barrio, président de la république par intérim, et à sa gauche le général Carlos Masquelet Lacaci, ministre de la guerre, à l'occasion du 5ème anniversaire de la proclamation de la république le 14 avril 1936. Santiago Casares Quiroga, remplaçant Azaña en tant que président du conseil.

Dès les premiers troubles, une partie de l'armée commence à comploter. Le général Emilio Mola Vidal réunit quelques officiers le 8 mars pour esquisser un embryon de soulèvement s'appuyant sur l'UME, tandis que les militaires de gauche se rassemblent au sein de l'UMRA. Les comploteurs n'agissent pas dans la discrétion et il est très probable que le gouvernement en soit informé. Malgré tout, il préfère laisser faire, comme dans l'affaire du coups d'état avorté de Sanjurjo, pensant pouvoir juguler le mouvement et espérant tiré parti de la situation par la suite.

Le général Emilio Mola Vidal, l'un des principaux instigateurs du soulèvement de juillet 1936, sur le terrain de Burogs-Gamonal.
(crédits photo : Archivo Fundación Yagüe)

Le 26 juin 1936, Franco, qui a jusque là refusé toutes les offres des comploteurs, écrit à Santiago Casares Quiroga, président du conseil, un courrier très ambigüe pour faire part de l'inquiétude des officiers face aux désordres.

Les assassinats et expéditions punitives s'intensifient dans les deux camps. Dans les 4 mois suivant les élections, on dénombre pas moins de 269 morts et 1278 blessés. Le 12 juillet au soir, un groupe de la Guardia de Asalto, unité crée par le Frente Popular pour se prémunir d'une Guardia Civil jugée trop à droite, arrête le leader monarchiste José Calvo Sotelo. Le lendemain matin, son corps est retrouvé dans un fossé des environs de Madrid. Cet assassinat sert d'électrochoc : Franco se rallie aux conjurés. Le soulèvement militaire éclate le 17 juillet au Maroc et le 18 en métropole : c'est le début de la guerre civile.

José Calvo Sotelo, leader monarchiste exécuté dans la nuit du 12 au 13 juillet 1936.

Les raisons de l'intervention italienne

La guerre civile espagnole s'est très rapidement internationalisée. D'abord par nécessité, car les deux camps manquent d'armes et de matériel dès le début et se tournent donc vers l'étranger. Ensuite parce que le conflit est très marqué sur le plan des idéologies et va servir de scène d'expression de tous les extrémismes d'Europe, de droite comme de gauche.

En quatre jours, entre le 17 et le 21 juillet, les forces armées espagnoles se divisent nettement entre les deux camps : si l'aviation et la marine restent en majorité fidèles au gouvernement, 24 régiments d'infanterie sur 40 passent dans le camps des rebelles. La Guardia de Asalto reste en majorité loyaliste, avec 11 groupes sur 18, quand la Guardia Civil se partage entre 108 compagnies loyalistes et 109 rebelles. Le Tercio, la légion étrangère, passe dans sa grande majorité du côté des rebelles, tout comme les regulares marocains. La balance des forces penche clairement du côté républicain. Si la rébellion emporte facilement au Maroc, aux Canaries et aux Baléares (à l'exception de Minorque), la situation est beaucoup plus compliquée en métropole, où la majorité des grandes villes restent fidèles à la république, dont Madrid, Barcelone et Bilbao.

Territoires contrôlés par les deux camps opposés les 22 et 23 juillet 1936. Regulares marocains à Ceuta.
(crédits photo : Archivo Fundación Yagüe)
Militaires faits prisonniers par des miliciens au Cuartel de la Montaña à Madrid en juillet 1936.

Le gouvernement dirigé par José Giral Pereira en remplacement de Casares réagit rapidement en ordonnant la dissolution des unités rebelles, en armant les milices et en les encadrants dans le futur EPR. Le chef de l’insurrection, le général Sanjurjo, meurt le 20 juillet dans l'accident de l'avion qui devait le ramener du Portugal en Espagne. Privée de son leader et se trouvant dans l'incapacité d'occuper les grandes villes de métropole, la rébellion a un besoin urgent de consolider ses positions, notamment en Andalousie, en rapatriant les unités militaires se trouvant au Maroc sous les ordres du général Franco, soit 30 000 hommes du Tercio et des regulares. Mais pour cela, les nationalistes ont besoin d'une aide extérieure. Ils n'ont alors à disposition que 3 trimoteurs de transport Fokker F.VII b3m, les cargos Cabo Espartel et Ciudad de Algeciras, le contre-torpilleur Churruca (passé du côté républicain après la première traversée entre Ceuta et Cadix suite au soulèvement de l'équipage) et les canonnières Dato, Cánovas del Castillo et Lauria, ces deux dernières étant passées du côté nationaliste le 18 juillet à l'occasion de la prise de Cadix. La flotte restée en majorité loyaliste reçoit l'ordre de faire route pour le détroit de Gibraltar pour empêcher les nationalistes de rapatrier leurs troupes en métropole.

Fokker F.VII b/3m "20-4" avant le soulèvement de juillet 1936.
(crédits photo : collection Francisco Andreu sur AviationCorner.net)
Le même appareil aux couleurs nationalistes. Il a participé au pont aérien sur le détroit de Gibraltar. La canonnière Cánovas del Castillo capturée par les nationalistes à Cadix le 18 juillet 1936.
(crédits photo : Vída Marítíma)

Le 19 juillet, le jour même où Giral Pereira envoye un télégramme en France pour chercher l'aide de Léon Blum, le général Franco mandate le magg. Giuseppe Luccardi, en poste au consulat italien de Tanger, pour solliciter l'achat d'appareils de transport auprès du gouvernement italien. Le lendemain, Luccardi transmet 3 télégrammes au SIM pour faire part de la requête de Franco. Ce dernier a décidé de donner plus de poids à sa demande en missionnant le journaliste Luis Bolìn du quotidien monarchiste ABC qui part pour Rome le 19 au soir, en passant par le Portugal pour que la requête de Franco soit contresignée par Sanjurjo. Bolìn est reçu le matin du 22 juillet par le ministre des affaires étrangères, Galeazzo Ciano. Laissant entrevoir à son interlocuteur un possible accord sur la vente, Ciano lui demande de revenir le lendemain. Mais le 23 juillet, Filippo Anfuso, secrétaire de Ciano, fait savoir à Bolìn que l'Italie ne peut accéder à sa requête, officiellement faute d'appareils disponibles. Entretemps, Mussolini a pris connaissance des télégrammes de Luccardi et fait savoir à Ciano qu'il refuse d'apporter son aide aux insurgés. Il juge l'entreprise incertaine et craint d'exposer son pays à une guerre ouverte alors qu'il sort tout juste de l'invasion de l'Éthiopie.

Le 22 juillet, le général Mola réunit quelques représentants des monarchistes et leurs expose les difficultés auxquelles fait face l’insurrection. À l'issue de la réunion, les monarchistes décident d'envoyer deux délégations à Berlin et à Rome pour exposer aux gouvernements allemand et italien les dangers que représenterait une aide de la France du Front Populaire au gouvernement de Madrid. La mission qui arrive à Rome le soir du 24 juillet est composée de Luìs Zeurunegui, Pedro Saint Rodriguez et Antonio Goicoechea, le leader monarchiste aux Cortes. Ce dernier avait été reçu par Mussolini en mars 1934 pour chercher du soutien en armes et devises en vue d'un potentiel soulèvement carliste. Si le soulèvement n'avait pas eu lieu, l'Italie avait promis 1,5 millions de pesetas aux carlistes et en avait versé au moins 500 000.

Lorsque Ciano reçoit la délégation monarchiste le 25 juillet au matin, la posture de l'Italie vis-à-vis des insurgés a changé. En effet, l'ambassadeur italien en France, Vittorio Cerruti, a envoyé un télégramme codé le 23 pour informer le gouvernement transalpin que Léon Blum était prêt à répondre favorablement à la demande d'aide en armes et avions formulée le gouvernement républicain. Le journal de droite L'Écho de Paris en avait fait ses gros titres le 24 juillet, et le lendemain, Ulrich von Hassell, ambassadeur allemand à Rome, avait informé Ciano de la volonté du gouvernement français d'armer Madrid. Dans ces circonstances, Goicoechea n'a aucun mal à convaincre Ciano de lui vendre à crédit 12 Savoia Marchetti S.81.

Le journal Echo de Paris du 24 juillet 1936 fait état des tractations en cours entre les gouvernements français et espagnol pour la vente de matériel de guerre.
(crédits : Bibliothèque nationale de France)

Les 12 S.81 privés d'insignes de nationalité sont réunis sur le terrain de Cagliari-Elmas entre le 28 et le 29 juillet et partent à destination de Nador, au Maroc espagnol, le 30. Du fait des vents contraires entraînant une augmentation de la consommation de carburant et d'une préparation insuffisante, seuls 9 appareils arrivent à destination : celui du ten. Angelini s'abime en mer, celui du ten. Mattalia s'écrase en Algérie tandis que le trimoteur du cap. Ferrari doit effectuer un atterrissage de fortune au protectorat français au Maroc, sur la côte près de l'embouchure du Moulouya, à seulement 3 km de la frontière du protectorat espagnol. Même si les avions et les pilotes sont travestis en civils, leur nationalité ne fait aucun doute pour les autorités françaises et l'implication de l'Italie dans le conflit espagnol est rendue publique dès le lendemain par la presse française. Il n'est dès lors plus question de faire machine arrière, d'autant que l'Italie a également fait appareiller de La Spezia le cargo Morandi le 27 juillet, chargé de munitions, de carburant et de pièces détachées pour soutenir le groupe aérien.

Le S.81 du cap. Ferrari après son atterrissage de fortune sur la côte du protectorat français au Maroc le 30 juillet 1936. Une partie des équipages commandés par le ten.col. Ruggero Bonomi ayant convoyé les S.81 à Nador le 30 juillet 1936. L'affaire des avions italiens à la une de L'Humanité du 31 juillet 1936.
(crédits : Bibliothèque nationale de France)

Le choix de Mussolini d'intervenir aux côtés des nationalistes espagnols est donc très lié à l'attitude de la France, même si au final les premiers avions étrangers à entrer dans le conflit sont les S.81 italiens. Il craint en effet l'installation durable d'un régime de Front Populaire en Espagne qui aurait pour conséquence le renforcement de l'axe Paris-Madrid, alors que l'Italie se trouve isolé sur le plan diplomatique suites aux sanctions décrétées par la SDN en réponse à l'invasion de l'Éthiopie. De plus, Franco a promis à Mussolini, par le biais de Luccardi, l'instauration d'une république fasciste et un très net rapprochement diplomatique en cas de victoire des nationalistes, argument qui n'est pas des moindres car l'Espagne est un pays clé pour la politique italienne en Méditerranée.

Sources :
  • La partecipazione italiana alla Guerra Civile Spagnola (1936-1939), Volume I, Testo, Alberto Rovighi & Filippo Stefani, Stato Maggiore dell'Esercito, Ufficio Storico, 1992
  • La partecipazione italiana alla Guerra Civile Spagnola (1936-1939), Volume I, Documenti e allegati, Alberto Rovighi & Filippo Stefani, Stato Maggiore dell'Esercito, Ufficio Storico, 1992
  • La guerre d'Espagne, Anthony Beevor, Calmann-Lévy, 2006
  • Les brigades internationales de Franco, Sylvain Roussillon, Via Romana, 2012
  • Grandes batallas de la Guerra Civil Española, Lucas Molina Franco, Rafael Permuy López, Fernando Calvo González-Regueral & Juan Vázquez García, Susaeta, 2012
  • Armas y uniformes de la guerra civil española, Lucas Molina Franco & José María Manrique García, Susaeta, 2009
  • Guerra civil española, Fotografia inéditas, Isabel Ortiz, Susaeta, 2009
  • Frecce Nere ! Le camicie nere in Spagna 1936-1939, Pierluigi Romeo di Colloredo, Italia Storica, 2012
  • Ali in Spagna, Immagini e storia della guerra civile 1936-39, A. Emiliani & G.F. Ghergo, Giorgio Apsotolo Editore, 1997
  • Ali di guerra sulla Spagna, 1936-1939, Ferdinando Pedriali, IBN Editore, 2015
  • Aviación en la guerra civil española, Rafael A. Permuy López, Susaeta, 2012
  • L'impegno navale italiano durante la Guerra Civile Spagnola (1936-1939), Franco Bargoni, Ufficio Storico della Marina Militare, 1992
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